Jeudi 18 juin, le soir s'annonçait calme, j'en profitais donc pour préparer mes bagages. Le vélo chargé et garé sur la pelouse me permit de sauter dessus juste après avoir emmener ma fille à l'école. En espérant ne rien avoir oublié, je montais me coucher en pensant à ce défi, ces kilomètres que j'allais avaler, à ces paysages qui allaient défiler devant mes yeux. L'excitation grandissante m'empêcha de dormir correctement mais au petit matin, la motivation gardait mes batteries pleines, prêtes à exploser.

 

Vendredi 19 juin, au retour de l'école, je sortais l'appareil photo pour le début d'un petit film. 9H09, je commençais à pédaler ; première difficulté, la côte devant chez moi. Il me fallu attendre quelques kilomètres avant que l'excitation ne redescende à un niveau convenable ; je pouvais enfin me détendre et pédaler à une moyenne que je pensais correcte en croyant pouvoir accélérer par la suite.

Premier arrêt ; des vaches traversaient la route pour se rendre dans leur pâture. Malheureusement, n'ayant jamais vu mon engin auparavant, elles restaient en plein milieu, curieuses, oubliant qu'elles avaient un champ à brouter. Le paysan sympathique, fit une percée au milieu de son troupeau pour nous laisser passer, quelques voitures et moi-même. Je n'en étais qu'à une dizaine de kilomètres mais ça me rappelait de jolies souvenirs d'enfance.

Deux heures après mon départ, je traversais enfin la Vilaine. Quelques minutes plus tard, je m'arrêtais sur un chemin pour grignoter un peu, je sentais la fringale pointer le bout de son nez et comme je me défiais sur un trajet de 360 km, j'avais prévu de quoi alimenter mon corps en conséquence.

La chaleur ne tarda pas à faire son entrée. Elle aussi voulait un rôle dans cette pièce, elle voulait jouer les troubles fête. Elle arriva à ses fins, pas dans l'immédiat mais avec le temps …

Déjeuner à l'orée d'un bois, pratiquement au même endroit que lors d'un voyage précédent que j'avais effectué en plein mois de février mais ce jour-là, tout en me souvenant, je me réjouissais qu'il fasse aussi beau et chaud. A partir de ce moment, j'allais découvrir de nouvelles routes et, de nouveaux châteaux.

De petites routes en petites routes, je finissais sur une grande route, heureusement, l'heure de pointe ne viendrait pas avant quelques heures. C'est toujours un délice de rouler sur une route bien lisse (filet de bave).

Après mettre bien fait mal mais aussi un bien fou à rouler au de-ça de mes capacités, je retrouvais les petites routes de campagne, peu roulantes mais aussi chaotiques. Je pris en chasse un cycliste qui me doubla juste au moment où je m'arrêtais pour une petite collation réparatrice. J'approchais des 80 km et malheureusement, cette chasse fut celle de trop, je sentais mes jambes me lâcher. Je décidais donc de lever un peu le pied pour récupérer car je ne voulais pas rester en rade à ce moment, pas avec si peu de kilomètres, je valais mieux que ça.

Chalain la Poterie, son église et son château, je connaissais ce village pour y être déjà passé auparavant mais jamais je n'avais remarqué cette architecture. Je décidais donc de m'arrêter et de flâner. Ca tombait bien, il y avait des toilettes avec un robinet pour refaire le plein d'eau. Au passage, je notais dans un coin de ma tête ce nouveau point d'eau histoire de le retrouver dans un périple futur. Je mangeais à nouveau sur le bord du plan d'eau, rempli grâce à l'Argos (une rivière), qui jouxtait le château. Je repartais un peu au ralenti mais toujours décidé à faire mes 180 kilomètres dans ma première jour, à une moyenne minimale de 18 km/h.

A 18 heures, j'arrivais au Lion d'Angers. 120 kilomètres de parcourus et je n'en pouvais plus. Je continuais de m'hydrater et de m'alimenter régulièrement car même si les jambes avaient mal, avec ce soleil, le moral restait au beau fixe. Les coups de soleil faisaient leur apparition mais ils n'arrivaient pas encore à me démoraliser. Le coup de pédale devenait moins appuyé et moins soutenu mais, étant de souche bretonne, rien ne pourrait m 'empêcher de réussir ce défi.

155ème kilomètre, j'arrivais à Saint Sylvain d'Anjou. Il était vingt heures quarante. Je dînais donc à côté d'un jardin d'enfant. Directement, je pensais que ma petite dernière aurait été heureuse d'être là pour aller jouer au toboggan. Je sortais ma carte routière une dernière fois pour trouver le chemin le plus court pour rallier la Loire, manque de bol, il y avait une déviation et j'ai réussi à me perdre. 10 minutes plus tard, je retrouvais le bon chemin et, sur une longue ligne droite, je vis la barrière du chemin de fer s'abaisser ; un train de marchandise passa. Je me retrouvais, dans ma tête, sur le tour de France. La fatigue étant bien encrée, les images, aussi diverses que variées, chahutaient mon esprit.

Enfin la Loire ! Il était 22 heures et … Peut-être trente ou moins, je me souvins avoir allumé mes lumières à 22 heures 40 car de nombreux automobilistes me faisaient des appel de phare. Pas très longtemps après, je traversais enfin la Loire ; plus que quelques kilomètres, une vingtaine, tout au plus.

23 heures était déjà bien entamé lorsque j'arrivais sur mon lieu de bivouac qui avait été pris d'assaut par des carpistes. Je m'arrêtais à côté de l'un d'eux et ne bougea plus jusqu'au lendemain. Après avoir installé mon sac de couchage, fait mes étirements, mettre un peu nettoyé, je m'endormais assez rapidement.

Cette nuit-là, un moustique était venu me saluer et était reparti sans sa petite collation. Ce qui me permis de dormir 4 heures d'affilées.

 

Samedi 20 juin, il était 5 heures du matin lorsque je déjeunais, m'étirais et rangeais toutes mes affaires. (Ne jamais lésiner sur les étirements). Les pêcheurs ne sauront jamais qui était venu cette nuit-là. J'étais arrivé de nuit et étais reparti de bon matin, avant qu'ils ne soient levés.

Il était 6 heures lorsque je recommençais à appuyer sur les pédales de mon tricycle couché. Un jeune cerf qui traversait la route, s'arrêta. La surprise se lisait sur sa tête. Il n'attendit pas que je sois arrivé sur lui pour repartir gambader dans les prés et les bois.

Je pensais, après cette rencontre, que la journée allait bien se dérouler mais c'était tout l'inverse qui se passa. J'arrivais à Saumur avec une heure de retard sur l'horaire que je m'étais imposé. Je m'étais trompé de parcours, me rallongeant et surtout diminuant ma moyenne. Lors de ma première journée, j'avais réussi à parcourir 188 kilomètres à une moyenne de 17 km/h (en dessous de mes prévisions) mais mon compteur n'affichait même pas 16 km/h de moyenne lorsque je sortis de Saumur, et ça n'allait pas s'arranger.

Visite troglodytique, sympathique mais ça m'a fait perdre du temps. J'ai aperçu la départementale alors je l'ai emprunté (il faudra que je pense à la rendre). Les jambes étaient douloureuses, le morale commençait à s'en aller car je voyais le temps s'écouler sans que j'y puisse quoi que ce soit …

Je traversais la Vienne et la suivi doucement sur cette petite route calme et ombragé lorsqu'un VTCiste me doubla en me saluant. Son compagnon de route ralenti et resta à ma hauteur. Je levais alors la tête et aperçu un vélo couché. D'un coup, la joie envahissait mon corps. Nous discutâmes pendant une bonne demi-heure tout en roulant à bonne allure. Il entreprit ensuite de rattraper son collègue et j'en profitais pour prendre sa roue ; 25 km/h, ça ne pouvait que m'aider à arriver à temps chez ma cousine, à Romorantin. Malheureusement, ça n'a pas duré longtemps. Nos routes se séparèrent et ma vitesse diminua à nouveau. Je sentais que le moral m'échappait. Je devais trouver quelque chose pour qu'il reste, qu'il m'accompagne jusqu'au bout …

Avoine, sur la place centrale du village, un groupe de cyclorandonneurs, ils me regardèrent avec admiration et bien je devais admettre que ça aussi, le regard des autres, me réchauffa et redonna de l'entrain. A partir de là, il devait être 9 heures, je n'ai pas arrêté de croiser d'autres cyclorandonneurs mais, malheureusement pour moi, toujours dans le sens inverse de ma marche.

Je traversais l'Indre et me rappelais où j'avais, trois ans plus tôt, en hiver, abandonné pour problème mécanique (du vélo et du cycliste). D'un coup, j'ai voulu arrêter et puis, je me reprenais, me disant que je valais mieux que ça, mieux que ces quelques petits kilomètres parcourus, que j'étais capable d'aller jusqu'au bout, que la forme aller revenir. (A chaque arrêt, lorsque je me levais de mon vélo, je manquais de tomber car je ne tenais plus sur mes jambes tellement elles me faisaient souffrir mais bizarrement, lorsque je pédalais, elles continuaient de me faire avancer).

Midi, Azay le Rideau, je m'arrêtais dans un joli petit parc sur les bords de l'Indre. Le moral se trouvait si loin au fond de mes chaussettes que je ne réussis même pas à l'apercevoir. Plus je regardais la carte et mon compteur et plus je me disais que je n'arriverais pas chez ma cousine avant la nuit. « Allait-elle m'attendre jusque là ? »

Je calculais et recalculais mon itinéraire, choisissais plusieurs options mais rien n'y faisait, il me restait plus de 100 kilomètres à parcourir. « Je n'y arriverai jamais. » Cette phrase rebondissait sur toutes les parois de mon cerveau sans jamais s'en échapper. J'étais perdu. Pourquoi n'étais-je pas capable de rouler aussi vite et aussi loin ? Des milliers de questions se superposèrent … Je me mis à manger et, un couple de retraités arriva. Ils cherchaient un endroit où s'installer pour déjeuner. Etant seul sur ma table, je les invitais à se joindre à moi et nous commençâmes à discuter. C'est en leur parlant que je décidais d'arrêter ici et de faire demi-tour. Pourtant, en leur parlant, et en mangeant la part de clafoutis aux cerises qu'ils m'avaient généreusement offert, mon moral était ressorti de sa cachette et dans mes chaussettes, il n'y avait plus que mes pieds.

A midi, le deuxième jour, j'avais parcouru 77 kilomètres lorsque je pris la décision d'abandonner mon défi qui était de rallier Bruc sur Aff (35) à Romorantin (41) soit 360 kilomètres sur le papier en deux jours. Je recommencerai mais en ajustant le kilométrage car, avec les tours et les détours, les 360 kilomètres passeraient plus certainement à 400 kilomètres.

 

Le retour, à la sortie de Azay le Rideau, un cyclorandonneur du dimanche (juste deux toutes petites sacoches) me doubla. J'entrepris de prendre sa roue. Il roulait entre 18 et 20 km/h, ce qui me convenait très bien. J'avais repris du poil de la bête. Je n'avais plus d'impératif, je pédalais donc plus sereinement. 10 ou 12 km plus loin, il partait à gauche alors que je prenais à droite pour retourner sur les bords de Loire. Directement, ma vitesse diminua. Il n'est pas facile de pédaler seul lorsqu'on a eu une défaillance. Arrivée à Bréhémont, deux cyclorandonneurs arrêtés sur la levée du bord de Loire me regardèrent passer, intrigués. Il ne leur a pas fallu longtemps pour me rattraper, je ne roulais, à ce moment-là, qu'à 14 km/h. Là encore, je pris leurs roues. J'aime m'accrocher à la roue des cyclistes qui roulent bien. Avec mon V.T.T., je ne fais aucun effort pour les suivre car je me sers de leur aspiration pour avancer, avec mon KMX, je suis obligé d'appuyer sur les pédales mais ça réveille mon esprit combatif et me permet ainsi de me surpasser. D'ailleurs, l'un d'eux, en se retournant, vit que je les suivais. Ils entreprirent d'accélérer et de 18 km/h, nous passâmes à 22 km/h. Quelques kilomètres plus loin, celui qui était juste devant moi, montra des signes de fatigue. D'abord, il secoua ses mains pour y faire circuler le sang et un peu plus loin, il se levait de la selle. Il souffrait. J'en profitais donc pour le dépasser et partis à la chasse de son comparse qui avait pris quelques centaines de mètres d'avance. Il roulait maintenant à 24 km/h mais comme ce regain de forme m'avait boosté, je ne pouvais plus rester derrière lui, il n'avançait plus assez vite alors je doublais et partis seul sur cette route qui suivait la Loire. Je savais qu'il me rattraperait car, avec leurs deux roues, ils étaient avantagé sur les chemins cahoteux, chemin que j'allais emprunter quelques kilomètres plus loin. Je forçais un peu pour éviter de me faire rattraper trop vite car je voulais profiter à nouveau de leurs roues après ce passage mais personne ne me rattrapa. Je fis donc une pause, pas trop longue car, avec tous les coups de soleil que j'avais pris, plus la surchauffe de mon moteur (corps), les moustiques commencèrent à me dévorer. Personne n'arriva. J'avais dû les tuer sur la route. Je repartais donc, tout triste, sur ce chemin où je me sentais honteux d'avoir abandonné, seul, en pleine après-midi.

Tout en m'arrêtant encore plusieurs fois, je retournais gentiment jusqu'à mon point de départ de la journée. A 22 heures, je plantais la tente car dès que je m'étais arrêté, un moustique se pointa. La chaleur de mon corps le rendait hystérique. Je réussis à me faire piquer trois fois avant de me mettre à l'abri derrière la moustiquaire de ma tente. Habituellement, je ne me fais jamais piquer par les moustiques mais comme pour tout, il y a des exceptions et, j'ai vu les parties de mon corps piqué, gonfler. Le moral et la fatigue n'aidant pas, je m'étais endormi tout habillé, ce qui me valu le lendemain, des échauffements. La moindre petite erreur, dans ce genre de périple, ne pardonne pas.

Malgré la lourdeur de mes jambes et le mental qui m'avait abandonné, je fis 155 kilomètres à une moyenne de 14 km/h ; 155 kilomètres dans un état déplorable me redonna le sourire pour le lendemain.

 

Dimanche 21 juin, c'était l'anniversaire de ma cousine, c'était aussi le premier jour de l'été et, la fête de la musique. Toute la nuit précédente, j'ai entendu le rythme effréné d'une musique techno ; du moment où je m'étais posé jusqu'à 6 heures du matin, toujours le même rythme, de quoi rendre marteau.

Donc, en ce premier matin d'été, je devais passer à Beaufort en Vallée pour donner des graines de maïs arc en ciel Incas à une amie. Visite de courte durée car elle partait sur la côte, en train, faire du vélo. Elle me proposa de venir avec elle. Il est vrai que du Croisic jusqu'à chez moi, il n'y a que 80 kilomètres, ce qui m'aurait rapproché de 100 kilomètres mais, l'inconvénient du KMX, c'est qu'il est trop grand pour rentrer dans une voiture ou un train. Je repris la route à 7 heures 30 sur les routes sinueuses d'Anjou en direction de la Bretagne. Je me rallongeais de 10 bons kilomètres (j'aime l'Anjou).

Le dimanche matin, les cyclistes sont de sortis, c'est bien connus et bien ce fut le cas et merci à eux. Chaque fois que l'un d'eux me doublait, j'attrapais sa roue. Après avoir traversé la Sarthe, j'ai même servi de bouclier anti vent à l'un d'entre eux. Avec mon engin, je n'ai que très peu de prise au vent et avec tous mes bagages, je devais offrir un bon abri, surtout à 22 km/h sur du plat. Malheureusement, je me retrouvais seul lorsque les ascensions commencèrent. On pourrait croire que l'Anjou est plat mais aux abords de la Mayenne, ça grimpe, parfois sur plusieurs kilomètres. Je me surprenais parfois à grimper à une vitesse avoisinant les 16 km/h (habituellement, je grimpais le même dénivelé à 10 ou 12 km/h), ce qui voulait dire que malgré la douleur de mes jambes, mes muscles se renforçaient. A Grez Neuville, j'entrepris d'emprunter la vélo Francette, que je suivais déjà depuis quelques kilomètres. Je pris donc le halage de la Mayenne pour éviter les côtes que j'avais pris à aller. Il me mena directement sur l'hippodrome du Lion d'Angers, petit détour que je ne referais pas, très peu roulant, surtout avec un trois roues.

Dimanche après-midi, il y avait plus de roues à suivre alors je rentrais en mode veille, un mode où je pense, je réfléchis à la moindre petite chose qui traverse mon esprit. A ce moment, c'était la physique appliquée et les réactions de mon corps face aux efforts, à la fatigue, au climat … Lorsque je rentre dans cette phase d'auto-analyse où je rêve quasiment éveillé, je ne sens plus les efforts et ne vois même plus le paysage défiler. Malheureusement, ça ne dure jamais assez longtemps …

J'étais à Erbray lorsque la réalité me rattrapa. Je finissais d'avaler mes dattes séchées au soleil du Sahara et je repris la route sans savoir jusqu'à quand j'allais pouvoir pédaler. Mes forces m'avait abandonnées, la volonté avait aussi fuit le champ de bataille. Je voulais m'arrêter mais quelque chose m'en empêchait. Je continuais alors tranquillement à pédaler dans un état proche de la léthargie quand, j'aperçus au loin un grand panache de fumée. Je roulais alors sur les hauteurs de Mouais. Un feu brûlait sur une commune avoisinante du Grand Fougeray. Il faudrait que je prenne la bonne route pour l'éviter.

Je m'arrêtais à Mouais pour dîner, sur le bord du plan d'eau, j'y aurais planté ma tente si je n'avais pas remarqué que mon compteur affichait un nombre qui me poussa à repartir ; j'allais dépasser les 200 km dans la journée si j'arrivais à rentrer chez moi. Plus de force, la nuit allait tomber et pourtant je continuais de pédaler. Je songeais bivouaquer sur les bords de la Vilaine mais, avec seulement 20 km à faire, j'étais trop proche de la maison et je pouvais dépasser les 200 km. La vitesse n'était plus là, l'heure s'avançait et malgré ça, non seulement je voulais rentrer mais en plus, je voulais le faire avant minuit.

Je suis rentré chez moi, éreinté, à 23h30. J'étais fier malgré la déception d'avoir abandonné mon défi, fier d'avoir réussi à parcourir 200 km dans la journée. Je sais, dorénavant, que je suis capable de le faire donc, la prochaine fois, j'y arriverai !!!!

De rivières en fleuve en rivières